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Culture & coutumes péï

Le pique-nique réunionnais : deux voitures, trente personnes et trois caris

Jonathan Payet ·15 min de lecture ·Mémoire de l'île

Cocotiers face au ciel, dans le Sud de La Réunion

Ailleurs, pour un pique-nique, on prépare quelques sandwichs, des chips et une bouteille d'eau.

Chez nous, on prend deux voitures rien que pour transporter les marmites.

Il faut le réchaud à gaz, le riz, les grains, plusieurs caris, les achards de légumes, le piment, les samoussas, les bouchons porc-combava, les boissons, les tables, les chaises et tout ce que quelqu'un ajoutera au dernier moment parce que « on ne sait jamais ».

Ensuite, il faut faire entrer la famille.

Une trentaine de personnes, parfois davantage.

À La Réunion, le pique-nique n'est pas un repas léger pris sur le pouce. C'est un déménagement organisé vers un coin de rivière, une plage, une forêt ou un bout de terrain ombragé.

Pendant quelques heures, on emporte la maison avec nous.

Le pique-nique réunionnais, une véritable institution

Le pique-nique réunionnais est un grand repas en plein air partagé en famille ou entre amis. On y retrouve généralement plusieurs plats créoles préparés à l'avance ou cuisinés sur place, des marmites de riz et de grains, des apéritifs péi et tout le matériel nécessaire pour passer une bonne partie de la journée dehors.

Mais là encore, cette définition ne raconte pas l'essentiel.

Le pique-nique créole est surtout un moment où la famille se rassemble. On ne se retrouve pas uniquement pour manger. On vient cuisiner, discuter, rire, jouer, boire un verre, surveiller les marmay, raconter les dernières nouvelles et parfois refaire le monde sous un kiosque ou à l'ombre d'un arbre.

L'Île de La Réunion Tourisme le présente d'ailleurs comme une véritable institution locale, pratiquée toute l'année dans les Hauts comme dans les Bas, près des cascades, des rivières, des forêts ou face à l'océan.

Chez moi, le pique-nique commençait bien avant d'arriver sur le lieu choisi.

Il pouvait commencer à trois heures du matin.

Quand ma nuit se terminait, la journée de Stella commençait

Dans ma vingtaine, je sortais beaucoup.

Je pouvais passer la soirée avec mes amis, faire la bringue, puis rentrer à trois ou quatre heures du matin. Mais lorsque je poussais la porte de la maison, je trouvais parfois ma mère déjà réveillée, debout devant ses marmites.

Trente personnes devaient manger quelques heures plus tard.

Il fallait donc commencer tôt.

Très tôt.

Ma nuit se terminait exactement au moment où la journée de Stella commençait.

Au lieu d'aller directement me coucher, je prenais souvent le relais. Ou plutôt, nous prolongions la soirée autrement. La musique et les amis laissaient leur place aux couteaux, aux marmites et aux odeurs qui commençaient à remplir la cuisine.

Nous pouvions continuer comme ça jusqu'à cinq ou six heures du matin.

On préparait à manger et on discutait.

Parfois, ma mère me racontait sa jeunesse avec ses six frères et sœurs. Une enfance difficile, dans une famille qui avait peu de moyens. Une maison avec un sol en terre battue. Le travail de la terre et des bêtes. Les tâches lourdes. L'eau qu'il fallait transporter sur de longues distances pour faire à manger ou se laver.

Elle me parlait aussi de sa maman, qu'elle aidait déjà en cuisine.

D'autres fois, nous parlions de la vie, de l'actualité, des gens du quartier ou des dernières histoires de famille.

Cela dépendait du mood.

Pendant que le reste de la maison dormait, ma mère me transmettait des recettes sans mesures et des histoires sans livres.

Nourrir trente personnes ne s'improvise pas

Pour un pique-nique familial réunionnais, il ne suffit pas de multiplier une recette prévue pour quatre.

Il faut penser au repas comme à une succession de moments.

D'abord, il y aura l'arrivée. Tout le monde n'arrivera pas à la même heure. Certains auront faim immédiatement. D'autres commenceront par ouvrir une boisson. Les enfants voudront déjà courir partout. Les grands chercheront le meilleur emplacement et discuteront de la manière d'installer les tables.

Il faut donc prévoir un premier casse-croûte.

Chez nous, il pouvait y avoir les samoussas maison, les bouchons porc-combava et le patenpo.

Le patenpo dont je parle n'est pas le pâté en pot martiniquais. Dans ma famille, ce nom désigne une préparation à base d'abats de poulet, découpés à la main en très petits morceaux avec un couteau bien aiguisé. On la glisse dans du pain avec suffisamment de piment pour réveiller tout le monde.

C'était notre casse-croûte à l'arrivée.

Un morceau de pain patenpo bien pimenté, une Dodo fraîche pour les adultes, et la journée pouvait commencer.

Mais attention : ça, ce n'était pas encore le repas.

Trois caris, parce qu'un seul serait trop simple

Le vrai repas attendait dans les marmites.

Il pouvait y avoir deux ou trois caris, parfois plus selon le nombre de personnes, l'occasion et l'inspiration de ma mère.

Cari poulet. Rougail saucisse. Boucané bringelle. Cari zourite. Rougail morue. Cari baba figue. Rôti de porc. Les possibilités ne manquaient jamais.

Bien sûr, chacun possède ses préférences. Moi, si le cari zourite apparaît deux fois, je ne me plains pas.

Autour viennent le riz, les grains, les rougails, les achards de légumes et le piment. Pas un seul piment universel posé au milieu de la table, mais parfois plusieurs préparations parce que tout le monde ne possède ni les mêmes goûts ni la même résistance.

Puis il faut les entrées, les boissons, les petits suppléments et ce que les différents membres de la famille ont décidé d'apporter.

Dans une famille réunionnaise, annoncer que l'on a déjà prévu suffisamment de nourriture n'empêchera jamais quelqu'un d'arriver avec une marmite supplémentaire.

« Mi apporte juste un ti quelque chose. »

Le « ti quelque chose » pourrait nourrir huit personnes.

Plats créoles réunionnais : caris, riz, grains, rougails et achards
Deux, trois caris, le riz, les grains, les rougails, les achards… et le piment à part. Photo de démonstration — à remplacer.

Deux voitures pour transporter le repas

Le chargement constitue une étape à part entière.

Une voiture ne suffit pas toujours.

Il faut caser les marmites sans renverser les sauces, protéger les plats, trouver une place pour les tables et les chaises, ajouter les sacs, les glacières, les boissons et le réchaud à gaz.

Quelqu'un demande inévitablement :

« Zot la prend piment ? »

Silence.

Tout le monde se regarde.

Puis une personne retourne dans la maison.

Une autre se souvient qu'il manque les gobelets. Quelqu'un vérifie les couverts. Une marmite doit changer de voiture parce qu'elle ne tient pas là où elle était prévue.

Pendant ce temps, les marmay demandent quand est-ce qu'on part.

Finalement, les coffres se ferment.

On ne va pourtant pas à l'autre bout du monde. Parfois, le lieu du pique-nique se trouve à quelques kilomètres. Mais nous partons équipés comme si nous allions y reconstruire la rue Joseph-Lacarre tout entière.

Parce qu'au fond, c'est un peu ce que nous faisons.

Arriver tôt pour trouver le bon coin

À La Réunion, les meilleurs emplacements peuvent être occupés rapidement, particulièrement le week-end et pendant les vacances scolaires.

Un kiosque, une table à l'ombre, un emplacement près de l'eau ou un coin où les enfants peuvent jouer sans danger devient une ressource précieuse.

Dans notre organisation familiale, chacun avait sa mission.

Celle de mon frère était probablement la plus stratégique : garder la place.

Papa le déposait vers sept heures du matin, parfois encore plus tôt, pour éviter qu'une autre famille ne s'installe sur ce que nous considérions déjà comme notre spot pour la journée.

Officiellement, l'emplacement était public.

Dans nos têtes, il était à nous.

Mon frère arrivait à moitié réveillé avec tout le nécessaire pour tenir son poste : sa musique, ses mots croisés et un morceau de gâteau manioc préparé par maman — bien sûr, et toujours avec amour.

Il installait son enceinte.

Le séga commençait.

Dominique Barret ouvrait la danse, puis venait parfois un peu de zouk pour bouger les hanches. À cette heure-là, mon frère était probablement encore trop endormi pour bouger autre chose que son stylo sur sa grille de mots croisés.

Alors il attendait.

Seul avec sa musique, son gâteau manioc et la responsabilité immense de défendre le territoire familial jusqu'à l'arrivée des renforts.

Notre spot se trouvait généralement à Grand'Anse.

Attention : cela s'écrit Grand'Anse, mais chez nous, cela se prononce Gran-t-Anse. Le « t » est important. Oublie-le devant un Petitilois et tu risques de déclencher une affaire beaucoup plus sérieuse que la question du sel dans le cari.

À Gran-t-Anse, nous installions notre village sous les cocotiers, entre l'immense pelouse et l'océan du Sud.

Le littoral du Sud de La Réunion, entre lagon et océan
Gran-t-Anse, face à l'océan du Sud — le spot qu'on gardait dès l'aube. Photo de démonstration — à remplacer.

Lorsque nous voulions chercher un peu de fraîcheur, nous montions plutôt au Relais, dans les Hauts de Petite-Île. Le décor changeait, l'air aussi, mais l'organisation restait la même : Stella devant ses marmites avant le lever du soleil, mon frère envoyé en éclaireur et deux voitures nécessaires pour déplacer la famille.

Mer ou montagne, le spot devait être gardé.

La mission ne souffrait aucune exception.

Lorsque les deux voitures apparaissaient enfin, chargées de marmites, de chaises, de réchauds et d'une partie de la famille, mon frère avait déjà accompli la première étape du pique-nique.

Il avait gardé notre place.

Nous pouvions commencer à reconstruire le village.

Les tables sortaient. Les chaises se dépliaient. Les glacières trouvaient leur coin. On protégeait les plats. On installait le réchaud. On repérait immédiatement l'endroit où poser le piment afin que personne ne le confonde avec un simple accompagnement inoffensif.

En quelques minutes, le lieu changeait.

Ce qui n'était qu'un bout d'herbe, un kiosque ou un espace sous les arbres devenait notre maison pour la journée.

Tout le monde met la main à la pâte

Dans ma famille, tout le monde participe.

Mon père, en tant que patriarche, possède cette petite joie de pouvoir s'asseoir en premier. Mais même lui ne reste jamais les mains vides. Il apporte les verres, les assiettes, l'eau, le piment ou ce qui manque.

Le marmaille met la table. Li aide maman.

Les grands portent les marmites. Une personne distribue les couverts. Une autre remplit les verres. Quelqu'un surveille les plus petits. Une main apparaît toujours pour tenir un plat ou déplacer une chaise.

Dans une grande famille réunionnaise comme la nôtre, le respect compte énormément.

Mais le respect ne signifie pas que certains servent pendant que les autres regardent. Le respect consiste aussi à participer, quel que soit son âge ou sa place dans la famille.

Tout le moun i met la main à la pâte.

Même la préparation de la table fait partie du repas. Avant de manger ensemble, nous avons déjà porté, installé, déplacé, goûté et organisé ensemble.

On attend maman

Lorsque les assiettes sont prêtes, il reste une règle.

On attend maman.

Stella peut passer quatre heures à cuisiner. Il est donc hors de question qu'elle s'assoie seule lorsque tout le monde a déjà terminé son assiette.

Elle dit parfois :

« Allez-y, mangez, ça va refroidir. »

Mais nous connaissons la différence entre ce qu'elle dit pour ne pas déranger et ce qu'il est juste de faire.

Alors on attend le bon moment.

Celui où le dernier feu est maîtrisé, où la dernière marmite est posée et où ma mère peut enfin rejoindre la table.

Mon père constitue parfois l'exception. Agriculteur, il peut devoir repartir rapidement vers le marché de gros. Il mange alors un peu plus tôt, fait sa petite sieste quotidienne de trois quarts d'heure, puis retourne travailler.

Dans une famille d'agriculteur, même le repas doit parfois suivre le rythme de la terre et du marché.

Mais lorsqu'il n'y a pas d'urgence, on attend Stella.

Parce que nous n'attendons pas seulement la personne qui a cuisiné.

Nous attendons celle qui a créé le moment.

Le silence avant « c'est bien bon »

Depuis la disparition de ma sœur, nous bénissons le repas avant de commencer.

Puis nous mangeons.

Enfin… nous dévorons.

Au début, personne ne parle. On entend seulement les fourchettes, les couteaux, les cuillères et parfois les baguettes frapper doucement les assiettes.

Pour une famille qui parle fort et beaucoup, ce silence pourrait sembler inquiétant à quelqu'un qui ne nous connaît pas.

En réalité, il constitue souvent le meilleur compliment.

Tout le monde est concentré.

Puis mon père ou moi finissons par lancer :

« C'est bien bonnnn ! »

La phrase ouvre les vannes.

Les conversations commencent. Les voix montent. On parle de plusieurs choses en même temps. Quelqu'un raconte une histoire depuis l'autre bout de la table. Une autre personne répond sans attendre que la première ait terminé.

Le Kréole i chante quand li koz.

Les verres se remplissent. Les assiettes aussi. On propose une deuxième part à quelqu'un qui n'a pas encore terminé la première.

Et le pique-nique prend sa véritable forme : non plus simplement un repas dehors, mais une famille entière qui fait du bruit, mange, rit et continue d'exister ensemble.

Pourquoi juillet est une belle période pour pique-niquer

À La Réunion, le pique-nique se pratique toute l'année. Mais juillet appartient à l'hiver austral, la saison généralement plus fraîche et plus sèche qui s'étend de mai à octobre.

Sur le littoral, les températures restent souvent douces. Dans les Hauts, en revanche, l'air peut devenir franchement frais, surtout le matin et en fin de journée. L'office de tourisme de La Réunion indique que les températures hivernales peuvent varier entre 5 et 15 °C dans les zones montagneuses.

En juillet, il faut donc penser au petit pull, surtout si le pique-nique se déroule en forêt, près d'un point de vue ou dans les Hauts.

Cette fraîcheur fait aussi partie du plaisir.

La marmite fume davantage. Le cari réchauffe.

Et après le repas arrive le café de matante.

Pas un petit café discret préparé à la va-vite. Matante faisait griller elle-même les grains de Royal Bourbon sortis de son jardin. Elle les préparait ensuite dans une cafetière italienne, comme une Bialetti.

Je trouvais déjà que le café préparé avec ce type de cafetière ressemblait presque à une liqueur tellement il était fort.

Mais celui de matante dépassait encore un niveau.

Ce café ne se buvait pas distraitement. Il fallait prendre son temps, sentir les grains grillés et se préparer à recevoir quelque chose qui allait probablement empêcher toute sieste pendant les trois prochaines générations.

Une petite tasse suffisait pour réveiller quelqu'un qui venait pourtant de manger trois assiettes de cari.

Dans la fraîcheur du Relais ou lorsque l'ombre commençait à gagner Gran-t-Anse, ce café brûlant trouvait toute son utilité. On resserrait les mains autour de la tasse et les conversations pouvaient reprendre.

À ce stade, le groupe électrogène n'avait même plus besoin d'essence.

Le café Royal Bourbon de matante pouvait probablement l'alimenter.

Et si le pique-nique se déroulait sur le littoral, l'hiver austral offrait souvent une autre présence au large : celle des baleines à bosse, visibles pendant leur saison de migration autour de l'île.

Où faire un pique-nique à La Réunion ?

Il existe des aires de pique-nique sur toute l'île. Le bon choix dépend de l'ambiance recherchée, de la météo et des personnes qui composent le groupe.

Dans le Sud, plusieurs lieux se prêtent particulièrement à cette tradition :

  • Grand'Anse, à Petite-Île, pour ses espaces sous les cocotiers et son immense pelouse face à l'océan ;
  • Manapany, pour l'ambiance du Sud sauvage ;
  • les berges de la rivière Langevin, lorsque les conditions et l'accès le permettent ;
  • la Marine de Saint-Philippe et le Cap Méchant, pour manger face à une côte plus brute ;
  • la forêt de Mare Longue, pour chercher la fraîcheur et la végétation.

D'autres familles préféreront les forêts des Hauts, les abords d'une cascade, les parcs aménagés ou les plages de l'Ouest.

L'office de tourisme recense plusieurs idées de lieux selon les différentes régions de l'île.

Avant de partir vers un espace forestier, mieux vaut également vérifier les fermetures, l'état des routes et les restrictions temporaires sur la carte actualisée de l'Office national des forêts.

À La Réunion, la météo, les travaux, les incendies ou les événements naturels peuvent modifier rapidement les conditions d'accès.

Faire du feu, cuisiner et repartir proprement

Certaines aires possèdent des emplacements spécialement aménagés pour cuisiner. Cela ne signifie pas que le feu est autorisé partout.

Il faut respecter la signalisation du site, les éventuels arrêtés en vigueur et les périodes de risque incendie. En cas de doute, le réchaud ou le repas déjà préparé reste préférable à un feu improvisé.

Le lieu doit également être rendu aussi propre — voire plus propre — qu'à l'arrivée.

Les sacs, les bouteilles, les barquettes et tous les déchets repartent avec la famille. Rien ne doit être abandonné dans la forêt, sur la plage ou près de la rivière.

Chez Kayambe, montrer un endroit ne doit jamais contribuer à l'abîmer.

Un bon pique-nique réunionnais laisse beaucoup de souvenirs, mais aucune trace sur le terrain.

Et après le repas ?

Après trois caris, du riz, des grains, des achards et plusieurs passages de la marmite à l'assiette, une question se pose : que fait-on maintenant ?

Chez nous, la réponse était souvent simple.

On sortait les dominos.

Et papa avait tout prévu. Dans les voitures, entre les marmites, les chaises et le réchaud, il avait même trouvé de la place pour le groupe électrogène. Parce qu'une partie de dominos pouvait commencer en plein après-midi et s'éterniser bien après la tombée de la nuit.

Il était hors de question de laisser l'obscurité interrompre une affaire aussi importante.

Les dominos claquaient sur la table. Les voix montaient. Chacun commentait les coups, surveillait le jeu et expliquait ce que les autres auraient dû faire.

Mon frère, lui, gagnait.

Encore.

Puis encore.

À sa dixième victoire, toute la famille commençait à chercher une solution. Mes tontons, mes tantes, mes cousins et cousines, mes beaux-frères et belles-sœurs, les compagnons et les compagnes : tout le monde finissait par s'allier contre lui et contre papa.

Mais rien n'y faisait.

Ils étaient trop forts.

Trop fort, le boug !

Plus les autres essayaient de les faire tomber, plus mon frère et mon père semblaient prendre plaisir à gagner. Une simple partie devenait un championnat familial avec ses équipes, ses rivalités, ses commentaires et ses revanches immédiatement réclamées.

Pendant ce temps, les enfants continuaient à jouer. D'autres allaient marcher, se baigner lorsque le site le permettait ou simplement discuter sous les arbres.

Quelqu'un s'allongeait.

Un autre affirmait qu'il ne dormait pas, alors que tout le monde pouvait déjà l'entendre ronfler.

Les restes étaient protégés. Le café apparaissait. Peut-être un gâteau patate, un gâteau manioc ou une autre douceur sortait-il d'un sac jusque-là oublié.

Puis la lumière baissait.

Papa démarrait le groupe électrogène.

Les ampoules éclairaient la table, les dominos recommençaient à claquer et la revanche pouvait se poursuivre. Autour de nous, le pique-nique touchait doucement à sa fin. À notre table, personne ne semblait décidé à rentrer tant que mon frère n'aurait pas enfin perdu.

Autrement dit, on pouvait rester longtemps.

Le pique-nique changeait de rythme, mais il continuait.

Nous savions pourtant que le rangement prendrait du temps. Il faudrait remettre les marmites dans les voitures, replier les chaises, rapporter le groupe et vérifier trois fois que rien n'avait été oublié.

Mais pour le moment, on profitait.

Le temps semblait s'être arrêté entre deux caris et une partie de dominos qui ne voulait jamais finir.

Un village provisoire

Lorsque je repense aux pique-niques de mon enfance, je ne me souviens pas seulement de ce que nous mangions.

Je revois les deux voitures chargées, les marmites, le réchaud, les trente personnes, les voix, les enfants qui courent et ma mère qui a commencé à cuisiner avant le lever du jour.

Je revois mon père, joyeux, prêt à goûter tout ce que Stella place devant lui.

« Lé très bon, Stella. »

Je repense aussi à ces retours de soirée où je retrouvais ma mère dans la cuisine. Ma nuit s'achevait, sa journée commençait, et nous nous retrouvions pendant quelques heures dans cet espace entre les deux.

Elle préparait à manger pour toute la famille.

Sans le savoir, elle préparait aussi les souvenirs que je raconte aujourd'hui.

Un pique-nique réunionnais, ce n'est pas simplement prendre un repas ailleurs.

C'est déplacer la maison.

C'est recréer la table familiale dans un lieu qui ne nous appartient pas et qui, pendant une journée, accueille nos habitudes, notre nourriture, nos voix et notre manière de partager.

Nous arrivons avec deux voitures pleines.

Nous repartons avec les marmites vides.

Et entre les deux, nous avons construit un petit village.

Et chez toi, le pique-nique ressemble à quoi ?

Est-ce que ta famille arrive également avec plusieurs marmites ?

Qui se réveille en premier pour cuisiner ? Qui oublie toujours quelque chose ? Quel cari doit obligatoirement être présent ? Et qui prononce le premier « c'est bien bon » autour de la table ?

Peut-être que ton pique-nique se déroule sous les filaos, près d'une rivière ou dans le froid des Hauts.

Peut-être que ta famille possède un emplacement qu'elle considère secrètement comme le sien.

Raconte-nous.

Chez Kayambe, nous voulons garder la mémoire de ces journées ordinaires qui, lorsqu'on les regarde bien, ne le sont pas du tout.

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